Le ramage ne vaut pas le plumage
Il faut reconnaître une chose à Mazda : lorsqu’il s’agit de dessiner une automobile, les Japonais ont encore quelques leçons à donner. Dans un univers de SUV électriques souvent interchangeables, ce CX-6e fait figure de véritable bouffée d’air frais. Capot interminable, regard acéré, flancs sculptés, poupe musclée et ligne de toit fuyante : difficile de ne pas succomber à son charme. Avec ses 4,85 m de long, ce grand SUV parvient même à dissimuler habilement son gabarit. Les portières sans encadrement et les ingénieux passages d’air aménagés dans la carrosserie parachèvent un ensemble particulièrement travaillé. À nos yeux, c’est tout simplement l’un des plus beaux SUV électriques du moment.
Seulement voilà, si le dessin est bien japonais, les dessous le sont beaucoup moins. Comme pour la berline Mazda 6e, Mazda s’est associé au constructeur chinois Changan pour développer ce modèle, dérivé du Deepal S07 et fabriqué en Chine. Une stratégie pragmatique permettant à la marque d’accélérer son électrification sans supporter seule les coûts de développement d’une nouvelle plateforme. Mais qui pose aussi une question : que reste-t-il de l’ADN Mazda dans cette voiture ?
Un beau costume, mais une technologie quelconque
Sur le papier, le CX-6e ne fait pas franchement rêver. Une seule motorisation est proposée, avec un moteur électrique installé sur l’essieu arrière développant 258 ch et 290 Nm. Des valeurs suffisantes pour un SUV familial, mais relativement modestes face aux 2,2 tonnes à déplacer. Résultat, le 0 à 100 km/h réclame environ 8 secondes, tandis que les reprises manquent de vigueur. Rien de véritablement problématique au quotidien, mais difficile de retrouver cette sensation de légèreté et de spontanéité qui caractérise habituellement les productions de la marque. Même constat concernant la batterie. Avec une capacité de 78 kWh et une chimie lithium-fer-phosphate (LFP), elle annonce entre 468 et 484 km d’autonomie WLTP selon les jantes. Une valeur devenue quelconque sur le segment, où plusieurs concurrents dépassent désormais largement les 500 km. La consommation reste heureusement contenue, autour de 17 à 18 kWh/100 km sur parcours favorable, mais grimpe logiquement sur autoroute. De quoi envisager environ 300 km de parcours autoroutier dans de bonnes conditions, sans véritable marge de confort. La recharge ne permet pas non plus de créer la surprise. L’architecture 400 volts accepte jusqu’à 200 kW en courant continu, pour un passage de 10 à 80 % annoncé en 24 minutes. Ce n’est pas mauvais, loin de là, mais les références les plus récentes, notamment chez Kia ou Xpeng, font sensiblement mieux. Mazda semble ici avoir privilégié une technologie éprouvée et économique plutôt qu’une véritable démonstration de savoir-faire électrique.
Où est passé le plaisir de conduire ?
Mais c’est surtout une fois installé derrière le volant que le décalage devient frappant. Mazda a toujours cultivé une certaine idée du plaisir de conduire, même sur ses modèles les plus familiaux. Direction naturelle, commandes intuitives, châssis équilibrés : cette philosophie du Jinba Ittai, l’harmonie entre le conducteur et sa monture, constitue depuis longtemps l’une des signatures de la marque. Autant dire qu’au volant du CX-6e, on cherche encore cette fameuse connexion. La direction, particulièrement artificielle, manque cruellement de naturel. Son assistance et ses réactions donnent parfois l’impression de conduire une voiture dont les commandes auraient été développées indépendamment du châssis. Difficile de ressentir précisément ce qui se passe sous les roues avant, même lorsque le rythme augmente. Mazda assure pourtant avoir spécifiquement recalibré les trains roulants pour l’Europe, avec des suspensions raffermies et une direction retravaillée. Le résultat demeure peu convaincant. Si le comportement reste sain et prévisible, il manque cette fluidité, cette homogénéité qui font normalement la force des modèles japonais. Le CX-6e n’est pas désagréable à conduire, mais il ne procure aucun plaisir particulier. Un constat presque plus regrettable qu’un véritable défaut de tenue de route. Heureusement, le confort sauve largement la mise. L’insonorisation est soignée, les sièges accueillants et les suspensions filtrent convenablement les imperfections, même si quelques trépidations subsistent sur les mauvais revêtements, particulièrement avec les grandes jantes de 21 pouces. En conduite apaisée, le CX-6e se transforme ainsi en compagnon de voyage agréable, à défaut d’être enthousiasmant.
Quand la technologie complique tout
À bord, la première impression est pourtant excellente. La présentation épurée, les matériaux flatteurs et les assemblages sérieux créent une ambiance valorisante, presque premium. L’espace ne manque pas non plus, notamment à l’arrière où l’empattement de 2,90 m garantit une place royale aux jambes. Le toit panoramique renforce encore cette sensation d’espace. Dommage que le coffre se contente de 363 litres sous le cache-bagages, une capacité franchement ridicule pour un SUV de près de cinq mètres, heureusement complétée par un rangement sous le capot avant. Mais le véritable problème de cet habitacle tient à son ergonomie. Ou plutôt à son absence d’ergonomie. Mazda, qui défendait autrefois avec conviction les commandes physiques et les interfaces pensées pour limiter la distraction, a ici succombé à la mode du tout tactile. Un gigantesque écran de 26,45 pouces occupe presque toute la planche de bord, tandis que le conducteur ne dispose même plus d’une véritable instrumentation derrière le volant. Heureusement, l’affichage tête haute permet de retrouver les informations essentielles. Pour le reste, c’est un véritable parcours du combattant. Régler le freinage régénératif, modifier certains paramètres de conduite ou désactiver une assistance impose de naviguer dans une succession de menus peu intuitifs. Le plus ironique ? Le système de surveillance de l’attention peut vous rappeler à l’ordre lorsque vous détournez les yeux pour chercher une fonction sur cet écran devenu indispensable ! Difficile de comprendre comment Mazda, longtemps exemplaire sur ce chapitre, a pu accepter une telle régression. Le CX-6e donne parfois l’impression d’avoir été conçu pour impressionner dans un showroom plutôt que pour faciliter la vie de son conducteur.
Le prix comme dernier argument
Reste heureusement un argument de poids : le tarif. Proposé à partir de 46 800 € en finition Takumi, le CX-6e affiche un équipement particulièrement généreux, comprenant notamment sièges électriques chauffants et ventilés, affichage tête haute, toit panoramique, caméra à 360 degrés et système audio à 23 haut-parleurs. La finition Takumi Plus, facturée 3 000 € supplémentaires, ajoute notamment les grandes jantes et les rétroviseurs numériques. Une dotation difficile à retrouver chez certains concurrents européens à ce niveau de prix. Et c’est bien là tout le paradoxe de ce Mazda. Objectivement, le CX-6e ne manque pas d’arguments. Il est magnifique, spacieux, confortable, correctement fini et relativement abordable. Mais ses prestations électriques sans éclat, son ergonomie exaspérante et surtout son comportement routier quelconque laissent un goût d’inachevé. Le plus frustrant reste finalement de savoir de quoi Mazda est capable lorsqu’il maîtrise entièrement le développement de ses voitures. La marque nous a habitués à des automobiles cohérentes, agréables et pensées autour de leur conducteur. Avec ce CX-6e, elle semble avoir gagné du temps et de l’argent sur le développement, mais perdu une partie de ce qui faisait sa singularité.


















